Lire un vitrail sans connaître les saints
Le plomb, la grisaille, la couleur du fond et la forme des panneaux disent l'âge d'une verrière avant même qu'on ait identifié un seul personnage. Et dans les églises rurales, neuf verrières sur dix datent du même demi-siècle.

Par Gérard Sourdeau
Patrimoine bâti · Figeac (Lot)
Dans cet article
- De quoi c'est fait
- Ce qui date une verrière, dans l'ordre d'évidence
- Le dix-neuvième siècle, qui remplit les églises françaises
- Repérer un remaniement
- L'iconographie, en trois questions
- La verrière du vingtième siècle
- Ce qui abîme une verrière
- Ce que coûte une restauration
- Où trouver la documentation
- Ce que la fiche d'un édifice peut en dire
Un vitrail se lit à deux niveaux. Le premier est celui du sujet, qui demande de connaître l'iconographie. Le second est celui de la technique, qui ne demande rien d'autre que de regarder, et qui donne la date.
De quoi c'est fait
Une verrière est un assemblage de morceaux de verre coloré, maintenus par des baguettes de plomb en forme de H, soudées à l'étain aux intersections. L'ensemble est rigidifié par des barlotières, barres de fer scellées dans la maçonnerie, et il est étanché avec un mastic poussé entre le verre et l'aile du plomb.
Sur le verre, le dessin est peint à la grisaille, un mélange d'oxyde métallique et de fondant, cuit au four pour se vitrifier. La grisaille fait les traits, les ombres et les modelés. Le reste de la couleur est dans la masse du verre.
Cette description a l'air technique ; elle est la clé de tout ce qui suit, parce que chaque élément a évolué et se date.
Ce qui date une verrière, dans l'ordre d'évidence
La taille des pièces. Le verre ancien est produit en petites plaques, ce qui oblige à multiplier les morceaux et donc les plombs. Une verrière médiévale est un réseau serré. À partir du seizième siècle, les plaques s'agrandissent ; au dix-neuvième, la production industrielle permet des pièces très grandes, et le réseau de plomb devient lâche.
La régularité du verre. Le verre soufflé ancien présente des bulles, des inégalités d'épaisseur, des stries. Vu en transparence, il vibre. Le verre industriel du dix-neuvième siècle est régulier et il est mort en transparence.
Le jaune d'argent. Ce procédé, qui permet de teindre le verre en jaune par application d'un sel d'argent puis cuisson, apparaît au début du quatorzième siècle. Sa présence donne un terminus : la verrière ne peut pas être antérieure.
Les émaux. À partir du seizième siècle, on peint des couleurs sur le verre au lieu de les obtenir dans la masse. Une verrière très colorée avec peu de plomb dans les zones colorées est peinte à l'émail, donc postérieure.
La grisaille et sa tenue. La grisaille mal cuite s'écaille. Une verrière du dix-neuvième dont les visages ont disparu et où il ne reste que des fantômes est un cas classique : la cuisson était insuffisante et la peinture est partie en un siècle.
Le dix-neuvième siècle, qui remplit les églises françaises
C'est le fait dominant et il faut le dire d'emblée : l'écrasante majorité des verrières visibles dans les églises paroissiales françaises date de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième.
La raison est double. D'une part, les verrières médiévales des églises rurales ont été perdues, cassées, remplacées par du verre blanc au dix-huitième siècle quand on voulait de la clarté. D'autre part, la période 1850-1914 a vu une industrie du vitrail se développer, avec de grands ateliers régionaux vendant sur catalogue, et un financement par souscription ou par donateurs.
Ces verrières portent souvent, en bas, une inscription de donateur, avec un nom et une date. C'est le document le plus fiable qui soit sur la chronologie de l'équipement d'une église, et personne ne le lit parce qu'il est en petits caractères à hauteur d'appui.
Repérer un remaniement
Une verrière ancienne a presque toujours été restaurée, et les restaurations se lisent.
Les plombs de casse. Quand un morceau de verre s'est brisé, on le raccommode en insérant un plomb supplémentaire qui suit la ligne de fracture. Ce plomb ne fait pas partie du dessin : il le traverse en biais, sans logique. Une verrière parcourue de traits qui coupent les visages est une verrière rapiécée.
Les pièces de remplacement. Elles se voient à la teinte, jamais exactement la même, et souvent au dessin, plus sec.
Le remontage. Une restauration ancienne a parfois inversé des panneaux, ou les a remontés dans un autre ordre. Un personnage dont la tête ne va pas avec le corps, ou une inscription illisible parce que les fragments sont mélangés, est le signe d'un remontage.
Le verre de remplacement blanc. Dans les baies hautes, il est fréquent qu'une partie ait été remplacée par du verre incolore après un bombardement ou une tempête, et jamais refaite.
L'iconographie, en trois questions
Sans connaître les saints, on peut aller assez loin avec trois questions.
Que tient le personnage ? L'attribut identifie. Des clés : Pierre. Une épée : Paul, ou un saint militaire. Un gril : Laurent. Un manteau coupé en deux : Martin. Une tour : Barbe. Une roue : Catherine.
Comment est-il habillé ? Habit monastique, armure, vêtement liturgique, vêtement contemporain de la fabrication. Le dernier cas signale un donateur ou un personnage récent.
Où est-il placé ? L'axe du chevet est la position d'honneur. Les baies latérales suivent une hiérarchie. Les verrières hautes sont souvent décoratives, les basses narratives, parce qu'on les voit.
La verrière du vingtième siècle
Elle a mauvaise presse et elle mérite mieux. La période a produit, en France, un ensemble considérable de vitraux contemporains, dans les édifices reconstruits après les deux guerres et dans les campagnes de remplacement.
Techniquement, deux familles se distinguent. Le vitrail au plomb classique, avec des dessins non figuratifs. Et la dalle de verre, épaisse, éclatée au marteau et sertie dans du ciment ou de la résine, technique développée dans l'entre-deux-guerres et très employée dans les années cinquante et soixante. Une baie en dalle de verre se reconnaît immédiatement : les morceaux sont épais, les joints sont larges et opaques, la lumière est intense et ponctuelle.
Ces verrières atteignent aujourd'hui l'âge où l'on commence à les remplacer sans se demander ce qu'elles valent. Quelques-unes sont protégées, la plupart ne le sont pas.
Ce qui abîme une verrière
Le vent, qui fait vibrer le panneau et fatigue les plombs. Une verrière qui bombe, qu'on voit se creuser ou se gonfler en la regardant de biais, est en fin de vie mécanique.
La corrosion du verre, qui se manifeste par un voile opaque, des piqûres, une perte de transparence. Elle est chimique et elle dépend de la composition du verre ; certains verres médiévaux sont très sensibles.
La condensation, qui entretient l'humidité au contact du verre et accélère tout le reste.
Les barlotières rouillées, qui gonflent et font éclater la maçonnerie autour du scellement.
Le grillage de protection posé trop près, qui empêche la ventilation et crée un microclimat humide. C'est un cas fréquent de dégât provoqué par une mesure de protection mal posée.
Ce que coûte une restauration
Elle se compte au décimètre carré et elle est chère, parce que c'est un travail manuel : dépose, relevé, démontage panneau par panneau, nettoyage, remplacement des plombs, remontage, remasticage, repose.
L'ordre de grandeur est celui d'un chantier de plusieurs mois pour une baie de dimensions moyennes, et la dépose seule mobilise un échafaudage. Sur un devis de restauration d'église, le poste vitraux est régulièrement le plus élevé après la couverture.
Quand l'édifice ou la verrière est protégé, l'intervention est soumise à autorisation et à contrôle. Quand rien n'est protégé, n'importe qui peut intervenir, et c'est là que se produisent les remplacements purs et simples par du verre imprimé.
Où trouver la documentation
Le corpus des vitraux anciens de la France fait l'objet d'un recensement scientifique de longue haleine, publié par volumes régionaux. C'est la référence pour les verrières médiévales et modernes.
Pour le reste, la base Palissy, publiée par le ministère de la Culture sur la plateforme ouverte du patrimoine, recense les verrières protégées au titre objet. La base Mérimée traite l'immeuble et mentionne parfois les verrières dans le champ descriptif sans les détailler.
Les archives des ateliers de vitrail du dix-neuvième siècle, quand elles sont conservées, permettent d'identifier des commandes avec certitude. Plusieurs de ces fonds sont dans des dépôts publics.
Ce que la fiche d'un édifice peut en dire
Sur ce site, une verrière n'est mentionnée que si une source la documente, ou si elle porte une inscription datée relevée sur place et photographiée.
Je ne date pas une verrière par son style. La distinction entre une verrière du treizième siècle et une verrière néogothique de 1870 dessinée d'après elle demande de regarder le verre lui-même, en lumière rasante, à courte distance, ce qui suppose un échafaudage. Depuis le sol, avec un téléobjectif, on voit le dessin et pas la matière, et le dessin est précisément ce que le dix-neuvième siècle a su copier.
Vérifier ce qui est resté sur les verrières
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